langues turciques et Navoi

Nizameddin Ali Sher, plus connu sous le nom de Navoï, vécut dans la deuxième moitié du 15ème siècle à Hérat, l’un des centres culturels et politiques principaux du sultanat Timouride. Il produisit une œuvre extrêmement riche de plusieurs milliers de vers et est connu pour avoir fixé les standards de la langue Tchaghataï qui allait devenir la langue ouzbèke. Je voudrais profiter de cette célébration pour vous livrer quelques réflexions sur les langues en général. En effet, les langues ne sont pas que des outils de communication, elles sont également et surtout l’élément constitutif majeur de notre identité. La langue informe notre vision du monde. Dépositrice des expériences passées d’un peuple, elle lui permet de poser un regard confiant sur son avenir. Cette fonction identitaire de la langue est peut-être encore plus vraie pour les peuples turcs qui au cours de leur histoire plurimillénaire migrèrent dans des géographies très différentes et très éloignées les unes des autres. Qu’ont en effet de commun un Gagaouz chrétien de Moldavie, un Ouzbek musulman ou Sakha Yakut animiste de Sibérie si ce n’est de partager une identité linguistique commune ? Au cours de sa vie, Navoï, qui a également écrit en persan sous le nom de Fani, n’eut de cesse de mettre la langue turque (turcique) en avant. Son but était de prouver que le turc n’était pas inférieur au persan, alors la grande langue écrite de la civilisation iranienne et centre asiatique. Dans Muḥākemetü’l-Luġateyn (la comparaison des deux langues), Navoï soutient la thèse que la langue turque djagathai est supérieure au persan concernant l’écriture d’œuvres littéraires. Il démontre sa thèse notamment en s’appuyant sur la richesse des noms des animaux en turc ( 9 noms différents pour désigner le canard) ainsi que sur la souplesse de la langue turque (un même mot ayant de multiples significations). Cette compétition entre une langue parlée et une langue de civilisation établie n’est pas l’apanage de l’espace centre-asiatique. En Europe également, les langues dites vulgaires comme le français et l’italien furent en compétition avec le latin. Elles durent s’imposer non sans difficultés pour accéder au statut de langue littéraire. Il fallut la divine comédie de Dante pour donner ses lettres de noblesse à l’italien et au 16ème siècle, on écrivait encore une défense de la langue française pour prouver que le français n’était pas inférieur au latin. Nous voyons ici que l’accès au statut de langue littéraire ne fut facile pour aucune langue. Pendant des siècles, du 11ème siècle au 15 siècle, le turc peina à être reconnu comme langue littéraire et de culture dans un espace socio-culturel dominé par le persan. Ce fut véritablement le génie de Navoï d’avoir mis en avant la langue turque djaghataï et d’avoir posé les bases de la langue ouzbèke actuelle. Ajoutons également que Navoï transcenda l’espace culturel strictement centre asiatique et fut un exemple suivi dans tout le monde turc. On sait par exemple que Navoï était lu et enseigné à la cour du sultan Soliman le Magnifique. En ces temps de mondialisation où les menaces culturelles et géostratégiques diverses s’accumulent à l’horizon, il appartient à chaque nation de promouvoir vigoureusement sa langue et sa culture. En ce sens, la célébration d’aujourd’hui me semble particulièrement significative et importante.
Vive Navoï ! Vive la langue turque !
Pierre Bastin
Contributing writer at EUReflect.